Carnets de croquis

Dans cette partie se trouve des extraits de mes carnets de recherches ou de carnet de bord. Il s’agit de mes outils du quotidien.

Revue Griffon N°207 – juin 2007
Au fin fond de ma besace, vivent des carnets de croquis. On y trouve des bouts de textes et d’images. Ils sont devenus une partie de ma tête, ma manière de penser, de vivre des projets au jour le jour pour garder une trace de leur évolution. Je tiens bien plus à ces carnets qu’à la majorité de mes originaux. C’est ce que je montre aux enfants et aux adultes lors des diverses rencontres ou ateliers.
Après une étrange rencontre, je décide de prendre note de tout ce qui se passe au quotidien, d’avoir une trace de chaque seconde. Il fallait que je me souvienne de tout, alors j’ai commencé à écrire. Au début, il n’y avait que des textes, relatant les détails de la journée. Plein de choses intéressantes s’accumulaient sur les pages, allant du repas du jour, aux suppositions du repas du lendemain, avec une partie de mes impressions sur les cours dispensés à l’école Duperré. Deux mois non-stop, je poursuivis l’expérience, jusqu’à la dernière page. Pour le deuxième carnet, j’introduisis un élément moteur qui révolutionna ma vision du carnet : le dessin. Ça n’a l’air de rien, mais ces bouts de Mickey qui se suivaient les uns après les autres sur les pages m’obligeaient à dessiner différemment, plus vite, à être moins maniaque, moins soucieux du détail, plus instinctif. Mais cela restait encore timoré, et chaque page donnait l’impression d’un cahier d’école. Les carnets commencèrent à se succéder, et les kilométrages de crayon parcourus par le crayon avec. J’expérimentais sur chaque nouveau carnet des techniques de reliure, des techniques graphiques, des contraintes d’écriture. La majorité des dessins qu’ils abritent ne sont pas d’une qualité faramineuse. Mais ces espaces de liberté m’ont permis de tester mes limites, et de les bousculer. C’est là que sont nés certains de mes personnages comme le Moulin à Paroles, Maître la Cisaille, Tête d’Enclume. Pendant près de trois ans, j’ai pratiqué le carnet de croquis quotidien. Une soixantaine se sont suivis, avec mes joies, mes défaites et mes trouvailles. J’ai arrêté d’écrire et de dessiner quotidiennement avec la publication de mon premier livre, Simon Sans Nuit. Ce n’est pas pour autant que j’ai complètement stoppé ma production.
Par la suite, je faisais des carnets de préparation de mes livres. Ces nouveaux carnets me servaient à fabriquer des chemins de fer, castings de personnages, synopsis, storyboards, repérages de décors, recherches tous azimuts. Au lieu de me concentrer sur un seul carnet regorgeant d’anecdotes du quotidien, je me suis dispersé sur pléthore de carnets, chacun me servant de support pour mes réflexions à propos des différentes histoires que je menais de front. Certains carnets m’auront accompagné près de quatre ans avant de se voir terminés. Je regrette que mes collègues ne veuillent pas montrer plus volontiers leurs carnets. Ces productions plus spontanées témoignent des repentirs, de la construction de la pensée, des erreurs et des coups de génie. On y trouve les dessins les plus forts, les plus surprenants, on y voit les écritures, les annotations… Dans la tête, ça ressemble bien plus à ce que l’on trouve dans un carnet, plus que ce que l’on voit dans les livres publiés, où tout est rangé, ordonné, classé. Si l’on en croit les recherches de l’AFL (Association Française pour la Lecture), un livre se construit à partir de 20% des recherches. Soit pour un mot écrit dans un livre, l’auteur en aurait allongé cinq sur ses brouillons. Souvent je préfèrerais voir publié les carnets de croquis, plus que le livre tel qu’on peut le trouver en librairie. Ce ne sont pas les meilleures idées qui apparaissent dans le livre, mais celles qui répondent le mieux à ce que je veux raconter. Dans certains projets, j’ai essayé de faire transparaître par moments des morceaux de mes recherches. La pratique du making-of est de plus en plus fréquente au cinéma (DVD), pourquoi ne le serait-elle pas dans les albums jeunesse ? On en trouve quelques bribes en bande dessinée, que ce soit le mythique Alph-art d’Hergé, ou L’envers du décor de Loisel. Mais là encore, il s’agit plus de tirages de tête prisés par les collectionneurs de tous poils. La lecture de ces carnets donne bien plus à voir qu’une analyse de texte. Finalement le travail de critique, mais plus encore celui du lecteur, c’est d’inventer les carnets de croquis qui ont précédés le livre qu’il a entre les mains.