Bibliographie

En 2002, Simon sans nuit paraissait aux éditions grandir. Depuis, j’ai écrit et illustré 27 livres dont 8 bandes dessinées. La majorité sont présentés sur ce site.

Chaque livre a été une nouvelle piste à explorer. On ne retrouve pas de technique ou de style constant. Et pourtant, lorsque les livres sont les uns à côté des autres, on retrouve des thématiques, des ambiances colorées, des personnages…

Jusqu’à présent j’ai travaillé avec de petites maisons d’éditions qui défendent leurs livres dans le temps et qui diffusent plus volontiers dans les médiathèques.

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Revue Griffon – N°207 – juin 2007 – Ce portrait a été écrit par Gérard Bialestowski.

Je me souviens comme si c’était hier du premier bouquin de Nicolas Bianco-Levrin, c’était en 2002, Simon sans nuit, un drôle d’objet, édité chez Grandir. Je dormais à moitié, engourdi par la chaleur et le brouhaha, sur le stand Griffon du Salon de Montreuil, la barbe trempant dans un café froid. Je ne sais comment, s’échappant d’une pile de services de presse, Simon me tomba dans les mains. Vous savez comme on est, un livre, quel qu’il soit, il faut que nous en tournions les pages, c’est compulsif et certainement génétique chez les zoïles de Griffon. Simon sans nuit… Au bout de deux pages, j’étais parfaitement réveillé, les yeux légèrement hors des orbites, la barbe de travers. Ca m’avait bluffé, et pas qu’un peu. – Gonflé, le gars, que je me suis dit, pour un premier livre. D’un dépouillement quasi cistercien, l’album m’avait embarqué illico, si bien que je n’avais guère eu le temps de me rendre compte que les facilités coutumières avaient été évitées avec élégance. Il ne me fallut cependant pas dix minutes pour saisir la force de ce refus des séductions habiles, sur quoi jouent trop souvent les auteurs illustrateurs. Pas la moindre trace dans Simon sans nuit. Et ça dure ! Nicolas Bianco-Levrin, n’est toujours pas de ceux qui potassent jusqu’à la berlue l’art et la manière d’en mettre plein la vue. Dans Simon toujours… La couleur ? Non, du noir et blanc. Des dessins prestement travaillés avec virtuosité ? Pas mèche, mais des photos “pauvres” à souhait, contrastées jusqu’à la dureté. On ne quitte pas un instant des yeux le personnage : il est dans une cellule, toujours seul et en pleine lumière. La nuit des rêves et du repos, ce n’est pas pour lui. Simon, c’est un être qui évoque aussi bien l’homme que l’ours ou le chien. On l’observe, survivant à toutes les absences dans la pièce où on le retient. Le décor est d’un tel minimalisme qu’en comparaison un film de Robert Bresson passerait pour une opulente superproduction à la Cecil B. de Mille. Le tout s’appuie sur une histoire aussi réjouissante que du Kafka un jour de déprime, et voilà le travail. Du beau travail, que ronge déjà une envie de cinéma. Simon, c’est un film prêt à bouger ses images bien plus qu’un  simple album. Le texte, sans fioriture, s’inscrit sur les pages gauches en caractères “Brassaï”. Par exemple ceci : “On ne voit que lui, et il ne voit personne”. Un petit livre sur lequel une main peut se refermer, mais qui dénonce tous les verrous mortifères, tous les enfermements.
– Et c’est pour les enfants ? – Oui, sans aucun doute. Ils jouent bien à la balle aux prisonniers. Et puis ils ont entendu parler de l’arrière grand-père déporté, du cousin du voisin à la maison d’arrêt, d’une dame birmane de Rangoon enfermée depuis des années, d’une autre, colombienne, perdue au fond de la jungle et gardée par des messieurs qui ont de jolis fusils d’assaut et des moustaches, d’otages au Patakistan, au Kangourouganda, au Kékinya-Aïrdhir… Avec Simon, ils peuvent “se les représenter” un peu mieux, et sans attendrissement larmoyant. Vraiment, un premier livre comme on en voit peu.

L’auteur, quel tête pouvait-il avoir ? Un échappé des bords de la Kolima, un prisonnier à perpète gracié par le Président à vie d’une république améfricaine, suite à une pétition internationale et à des menaces de boycott sur les clous de girofle et le robusta ? J’en étais à boire mon troisième Krotta Koala de la journée (faut survivre, à Montreuil, à la dessiccation) quand Nicolas apparut devant les panneaux de Griffon, un carton à desseins sous le bras. A desseins, oui, car dedans il y avait plein de crobars, de projets, et il avait cette tête là (photo ci-contre). Rien du vieux rebelle chenu que j’avais imaginé. Un jeune homme pour qui passer d’un siècle (le ci derrière nous XXe) à l’autre (l’ici présent XXIe), avait été comme d’ouvrir une porte d’ascenseur. Un moment banal, tout juste bon à faire cligner des yeux la Tour Eiffel et à étendre de tout leur long sur les Champs Elysées les amateurs de libations braillardes et postillonnantes. Il était visible qu’il y avait selon Nicolas des moments, bien plus essentiels à vivre, à voir, à dire, à dessiner surtout. Comme si son premier livre lui avait mis le pied à la réalité. Non pas celle, communément réduite aux apparences et pour cela acceptée de presque tous, mais une réalité qui fait la part belle à l’imaginaire, à l’humour, à la surprise, à l’absurde pris sur le vif. Une réalité où l’on pourrait fort bien croiser des snarks, des moustigres, un Moulin à paroles, un dictateur à tête d’enclume, un censeur à bec corbin nommé Maître la Cisaille, Kroak, un Inuit inouï dont les aventures muettes se multiplient à loisir pour la plus grande joie de celui qui tourne les pages de ses aventures. Nicolas Bianco–Levrin anime avec constance tout un monde que je qualifierais volontiers de “carrollingien”.  Oui, c’est ça la direction. Mais depuis Charles Dodgson, son Alice à travers le miroir, beaucoup d’eau est passé sous les ponts, bien des heures se sont perdues dans les pendules. On a goûté à Verdun, à Dachau, à Hiroshima, au petit pépère des peupeuples, au Vietnam, au Rwanda, au Darfour, et j’en oublie, et j’en oublie. C’est pourquoi, par Michaux et Cioran, en passant par la fine cuisine surréaliste, l’humour s’est fait une beauté au noir de fumée, idem quant aux images, Otto Dix, Georg Grosz, Topor, pour aller très vite. Nicolas est dans les parages. Consciemment ou non, il se balade très à l’aise sur ce territoire sombre : voir le combat fratricidement fantomatique d’Œil pour œil (L’Atelier du poisson soluble), une très belle réussite de cet auteur-imagier qui se moque parfaitement du graphiquement et du métaphysiquement correct.
– Et c’est pour les enfants ? – Oui, sans aucun doute. Ils jouent bien à se déchirer et à mourir pour mieux renaître et remourir sur un tas de sable qui est le Grand Désert de La Mort-Qui-Tue ou la face cachée de la planète Ô Solitude. Et puis ils ont entendu parler les adultes, faut pas leur en raconter, aux moutards, non, faut pas.

Nicolas Bianco-Levrin a plusieurs casquettes, sur l’une d’elles est marqué “Animation”. Avec du talent, trois bouts de ficelle et de carton, peu d’argent, quelques neurones très légèrement grillés, voici, avec une intelligence poétique peu commune, Monsieur Jean, cousin de Simon, itou dans sa prison mentale, dans l’ennui, dans son pyjama, dans les “que faire, que faire, que faire ?” dans la répétition de rien. Monsieur Jean s’est échappé de l’écran, et s’est retrouvé pris dans un album, Les temps perdus. Je l’aime beaucoup aussi, celui-là, concocté en compagnie de Julie Rembauville. Monsieur Jean est un drôle de numéro
– Et c’est pour les enfants ? – Oui, sans aucun doute. Ils jouent bien à ne rien faire pour s’ennuyer jusqu’aux larmes. Et puis ils ont vu les adultes qui tous, un jour ou l’autre, ont mis le même pyjama que Monsieur Jean. Ils savent, n’ayez crainte, ils savent.

Nicolas aime varier les plaisirs, le voici dans la BD, il ne manquait plus que ça. Vu ce qu’il a commis par ailleurs, attendez vous au pire de l’inattendu en plongeant dans Les Trésors de poche ou en suivant à la trace son Robin des bois, inspiré librement de l’opéra-danse d’Evelyne Castellino et Nathalie Jaggi, Compagnie 100 % Acrylique, ainsi que des chansons de Serge Martin et Jacques Zûrcher. Très beau. Et la présence des arbres qui rythme l’album me ravit. Errol Flynn, Robin de cinoche, aime beaucoup cet album. Il me l’a dit la dernière fois que j’ai fait courir un guéridon dans l’escalier en ayant un tantinet abusé du chardonnay de mes voisins vignerons. – Je m’y retrouve ! m’a-t-il crié aux oreilles, mais comment ce Nicolas connaît-il si bien les plumes de mon chapeau, ma vie de brigand et la forêt qui est mienne ? Je n’ai pas su répondre à Errol.
– Et c’est pour… ? – Oui, sans aucun… Les gamins jouent bien à délivrer des prisonniers d’autres mondes, à prendre la liberté où elle est. Et puis ils ont tellement entendu les adultes se plaindre de n’en avoir jamais assez, de cette monnaie à vivre… Ils ont déjà tout compris.

Un jour de novembre ou de décembre de l’an passé, je suis allé avec Nicolas chez un ami éditeur et typographe, Christian Laucou. On a bu force thé et eaux minérales tant plates qu’à bulles, puis Nicolas a sorti de son sac quelques carnets. La moustache de Monsieur Laucou a fait trois tours, tandis que ses cheveux bien dressés faisaient la révérence depuis le haut de son crâne. – Oh ! qu’il a dit. Nicolas venait de passer quelques jours en Pologne, du côté de Cracovie, et toute la ville était là, passants, détails d’architecture, atmosphère… La technique ? Penché, à choper un lumbago par-dessus l’épaule de Christian, je n’y ai guère prêté attention, lavis, aquarelle, plume, mais j’avais la ville sous les yeux, et je  reconnaissais parfaitement bien Krakow, et ce d’autant mieux que je n’y avais jamais mis les pieds. Cependant, si cette ville veut être elle-même enfin, elle se doit d’être ainsi qu’on la voit dans les carnets de Nicolas.
– Ces carnets, euh… comment dire… c’est pour les enfants ? – Je ne crois pas, c’est pour l’amour du dessin, c’est pour la main de Nicolas, la fête du crayon, du pinceau. De ces feuillets naîtra un jour certainement quelque chose. En beauté, en humour. Je n’en sais rien de rien, moi. Mais les lardons et les mouflets, les gosses et même les moujingues, peuvent commencer à attendre. Moi aussi d’ailleurs. De toute façon, ça va faire des histoires.

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