« c’est fragile la vie ça tient à un fil ça commence et se termine par une déchirure : de l’arbitraire, du n’importe quoi, les jeux de dés des dieux, mais entre naissance et mort se dessine un motif, chacun le sien, obstinément apparaissent des spirales, des couleurs, régulières, irrégulières, chacun les siennes chacun sa musique sa partition à suivre et à inventer, sa ligne de notes à trouver, on est obligé de respirer on ne peut pas faire autrement mais chacun siffle son air propre, le cœur bat c’est tantôt régulier tantôt irrégulier on ne peut pas faire autrement mais chacun siffle à son rythme et agence ses nuances, le sang circule l’air circule on a besoin de tous ces rythmes c’est la vie : pendant un temps donné (prêté) les sons flottent dans l’air, les couleurs miroitent puis la partition s’interrompt, ça se déchire à nouveau et c’est fini mais là, regarde, une autre partition, une autre ligne de spirales emprunte ses couleurs à la vôtre c’est votre enfant amant amie ou personnage ou rêve, une autre vie flottante de Masha.S, et du coup cela ne s’arrête jamais, la déchirure se répare, la musique se propage, nous sommes tous immortels ».

Nancy Huston

Masha S., à fleur de peau, à fleur de mots, toute en émotion, emportée par le vent de l’histoire de Moscou à Paris, ira encore certainement ailleurs et plus loin dans cette aventure de l’âme. « Aventure qui met l’homme aux prises avec les forces irréductibles qui sont en lui et hors de lui, le destin et la nature » Cette définition du peintre Jean-Michel Atlan sur la peinture, évoque tellement bien celle de Masha S.,

L’oeuvre qu’elle nous donne à sentir, ressentir, plus qu’à voir, est comme cela.Des cheminements qui semblent venir d’un ailleurs, spatial ou mental, des traits ou circonvolutions qui ont aussi un devenir, à venir marqués par des couleurs de terre, de traces du temps qui changent les éléments qui la composent comme la trace des doigts sur du plâtre encore frais, comme les strates que laissent les millénaires sur la croûte terrestre toujours en mouvement . Pourquoi devant ses tableaux sur toiles, sur papier …. qu’importe le support avons-nous la pré-science d’un destin, a’un au-delà qui s’organise. Un organiste qui joue un chant mystique d’une icône oubliée, peut-être que Masha sait viscéralement transfigurer ? Transfigurer en preuve tangible que l’art en sait plus que nous sur ce qui nous habite.

Elle a ce talent-là. On le sent immense.

Aleyne Garcia de Herreros

Il est une expression populaire simple : »J’en ai pris plein les yeux! » Plein les yeux de ses traits de couleurs, enchevêtrés, produisant des formes, enlaçant parfois des traces écrites indéchiffrabes. Pourtant Masha S. cachait ]es oeuvres en travail et ne montrait que des photos de ce qui lui semblait possible d’offrir au regard.

Elle parlait avec pudeur et retenue de sa peinture~ en manifestant une énergie et une,volonté peu communes .

En l’écoutant, en se perdait dans les labyrinthes de traits, on imagine sans peine l’origine de cette force. Celle de la peinture , comme celle du personnage. Une jeune femme que que l’on voit aussitôt petite fille grandissant. sous ce régime insensé dont nul n’osait envisager effondrement.

Elle est joyeuse et forte, la peinture de. Masha S. Elle n’est pas. peintre Russe. Elle a traversé les frontières.

Elle les a effacées …

Il faisait chaud, porte de Saint-Cloud entre le piano d’Irakly Ava]iani et les toiles de Masha S…. l’été, Paris en 1996. Irakly évoquait les concerts donnés entre les miradors, Masha parlait en riant de l’enfance à Moscou, Je songeais à un hiver incroyable) quelques années plus tôt Moscou en plein bouleversement. Au bord de ce chaos d’aujourd’hui. Nous nous demandions: que restera-t-il?. Quelque chose naissait dans un tourbillon. Ce tourbillon que j’ai revu dans tes toiles de Masha S. Surgie d’un pays dont elle ne reconnaît rien, d’un monde qui vient de disparaître et dont l’existence nous semble, déjà~ improbable » Masha s. bouleverse te trait et la forme. Virtuose déjà épanouie et »! pourtant., si tranquille »; si simple, elle donne une formidable leçon à ceux qui » jouissant depuis toujours de toutes les libertés, s’en sont remis à la dictature de la mode;

Guy Konopniki

On ne peut sans doute pas se passer de l’exploration de l’inconscient pour visiter une oeuvre. Elle est pétrie de passé, de pulsions, de sensations engrammés à jamais dans la mémoire.

Elle est comme le plan d’une course au trésor, remplie d’indices qui conduisent à la connaissance de soi, pourvu qu’on cherche et surtout si par là nous découvrons qu’au fond nous ne nous connaissons pas. Même quand on n’en est pas l’auteur, mais le simple spectateur, l’oeuvre est, comme la tache de Rorschach, une image sur laquelle nous projetons les méandres de notre vie intérieure.

Lydia DEVOS

Les dernières peintures de MASHA S. illustrent un devenir. Non qu’elles soient inachevées, au contraire. Tout en mouvement elles sont porteuses de futur qui est là ou qui sera là. Une naissance en fait souhaitée courbe vive et colorée.

Les apparitions, nous dit MASHA S., lui sont venues alors qu’elle contemplait un jardin à la française.

MASHA S. s’étonne encore que ces formes cultivées en entrelas et dédales statufiés évoquant un étrange besoin de maîtriser un espace, l’invitaient au contraire à l’évasion, au besoin de créer, d’accoucher et de libérer l’émotion du vivant, de l’animé.

D’où les peintures aux volutes colorées, voluptueuses qui semblent parfois revenir sur elles-mêmes en laissant cependant une possibilité d’échapper en leur centre ou sur le côté à la manière de fragment. La dernière exposition de MASHA S. s’intitulait « Exode ».

Notre exilée d’hier a des goûts d’envol et de liberté. A l’écoute d’elle, intransigeante elle transpose ses émotions en langage de l’art.

Aleyne Garcia De Herreros.

MASHA S. L’exposition de cette jeune femme peintre, d’origine russe, qui a choisi de travailler à Paris où elle vit depuis 1990, augure des qualités intensément plastiques. L’ensemble de peintures qu’elle a regroupées sous le titre de « Fragments d’un voyage » est empreint d’une métaphore picturale et initiatique. Si voyage il y a, c’est d’abord dans la toile et dans la progression opérée par la démarche de l’artiste.

Sur une toile épaisse la trame est tissée largement. Les formes se chevauchent dans un enchevêtrement linéaire. Ce sont des traces lointaines laissées par une mémoire active. Nulle image n’apparaît. Il s’agit d’un désir tel de traverser le plat de la toile, de le creuser des espaces qui installent un monde en marche. De ces perpétuels mouvements aux résonances philosophiques, Masha S. saisit les déplacements constants, provoquant d’autres rencontres, qui retiennent notre regard et établissent bientôt une tension entre les forces en traction et la dynamique des lignes. Sa volonté d’affronter l’espace transparaît dans ces vibrations qui parcourent la surface. Dans une palette sobre qui affectionne les terres sombres et rouges, les ocres, les blancs, les noirs et des bleus sombres, les couleurs s’opposent et se lient dans une quête d’équilibre. On reconnaît des mondes entrevus en songes. Des monotypes accompagnent les peintures. Masha S. s’impose pour cet exercice un format et un temps chaque semaine.

Galerie Noëlle Aleyne

Jusqu’au 30 juin 2001

Lydia Harambourg, Gazette de Drouot

Née à Moscou en 1968, Masha.S étudie à l’école des Arts Plastiques de Moscou, puis à l’école supérieure des Beaux Arts de Paris et à la faculté d‘Arts Plastiques de la Sorbonne (gravure). Elle vit et travaille à Paris.

« c’est fragile la vie ça tient à un fil ça commence et se termine par une déchirure : de l’arbitraire, du n’importe quoi, les jeux de dés des dieux, mais entre naissance et mort se dessine un motif, chacun le sien, obstinément apparaissent des spirales, des couleurs, régulières, irrégulières, chacun les siennes chacun sa musique sa partition à suivre et à inventer, sa ligne de notes à trouver, on est obligé de respirer on ne peut pas faire autrement mais chacun siffle son air propre, le cœur bat c’est tantôt régulier tantôt irrégulier on ne peut pas faire autrement mais chacun siffle à son rythme et agence ses nuances, le sang circule l’air circule on a besoin de tous ces rythmes c’est la vie : pendant un temps donné (prêté) les sons flottent dans l’air, les couleurs miroitent puis la partition s’interrompt, ça se déchire à nouveau et c’est fini mais là, regarde, une autre partition, une autre ligne de spirales emprunte ses couleurs à la vôtre c’est votre enfant amant amie ou personnage ou rêve, une autre vie flottante de Masha.S, et du coup cela ne s’arrête jamais, la déchirure se répare, la musique se propage, nous sommes tous immortels ».

Nancy Huston

Lorsqu’il y a trois ans, elle allait de Moscou à Londres à sa première exposition personnelle, la douane a mis sur ses dessins de la série «Théâtre» un tampon incompréhensible « SP». Plus tard, on lui a expliqué que cela signifie « Sans Prix». « J’étais très fière quand je l’ai appris, ne pas avoir de prix, c’est ce qu’il y a le plus de valeur pour un artiste. », dit Masha.

Après sa première exposition londonienne, elle a croulé sous les propositions. On l’a tout de suite remarqué, différencié des autres. Elle a choisi Paris, l’Ecole Des Beaux Arts, l’atelier du célébrissime professeur Abraham Pinkas, auteur de l’ouvrage « Le lustre de la main, Technique de la peinture».

C’était il y a deux ans. Les années d’études dans l’Institut Stroganovski, la participation dans des nombreuses expositions de groupes de jeunes peintres, les parents, les amis, la neige – tout cela est resté à Moscou. C’était resté là-bas, mais en même temps, c’était arrivé à Paris dans une grande valise, rempli de toiles et de peinture. Masha n’a pas amené ses travaux précédents avec elle.

La première année à Paris s’est déroulée dans une période de travail très dense, le résultat était un grand succès obtenu à l’exposition dans la «Maison de Centralien» – club connu des diplômés de« L’Ecole Centrale» de Paris.

Le 6 novembre de l’année passée, une véritable foule s’est réunie au vernissage de l’exposition. Le public est venu voir l’artiste, nommée sur l’affiche « Masha S. », ce qui signifie Maria Schmidt en russe.

Ils sont revenus encore et encore, car il y avait énormément à voir. La peinture était mûre, forte, avec un sens précis de l’espace et de la structure de la toile. Mais à part leur assurance, c’est comme si ces oeuvres s’excusaient de leur puissance. C’était un monde particulier, très singulier.

Beaucoup de portraits, de famille, des portraits de personnages qui sont ensemble ou pas. Des paysages tourmentés, enneigés avec des trains qui partent au loin. Voilà une sombre silhouette sur un fond blanc – portait du père. Voici une femme qui, on dirait, émane de la lumière dans une ville la nuit – portrait de la mère. Voilà Paris – un carrousel s’envolant vers le ciel et en bas – une place restée vide. Voici la série «Leçons de musique» – élève et professeur, petit et grand, celui qui est guidé et celui qui guide, leur dialogue tendu de musique et de rythme.

Le regard de l’artiste est lucide et passionné à la fois. Il n’est pas intimidé par la visibilité de la forme, car elle a tout son sens. Avec toute l’originalité et la contemporanéité, les tableaux de Masha ont une certaine réalité plastique convaincante. Ses métaphores sont vraiment senties, elles n’ont rien d’artificiel ; de racoleur. « Qui est l’artiste qui a peint ces oeuvres, disent les gens à l’exposition, est-ce réellement cette toute jeune fille ?». Elle devait presque se justifier. Une fois, un dentiste, flatté par le fait que sa cliente est une artiste -peintre, lui a commandé, à la place des honoraires, de dessiner un oiseau. Ainsi est apparue une série d’oiseaux – des êtres bizarres, mi-oiseaux, mi-poissons, des pré-animaux métaphoriques, des génies volants des contes. Ils sont exposés dans la galerie « Terebentine », dans le quartier de Marais, à la rue Saint-Paul. Il n’y a pas une plus grande chance pour un critique que de rencontrer une jeune artiste, pas encore reconnue et connu de « tous », mais déjà mature, formé. J’ai eu cette chance-là.

OLga Medvedkova « La Pensée Russe », 21.08.1992